
« Je peux renverser le
président Macky Sall à tout moment »… Avez-vous pris l’exacte mesure de votre
déclaration ? Nous sommes dans un système démocratique dont le rendez-vous
électoral périodique est une des marques distinctives. Et c’est lors d’un de ces
rendez-vous, celui du 25 mars 2012 notamment, que le peuple sénégalais, à plus
de 65%, a élu votre challenger, en l’occurrence le président Macky Sall. C’est
encore, trois ans plus tôt, que ce même peuple avait sanctionné le pouvoir que
vous incarniez en faisant basculer toutes les grandes villes et de nombreuses
autres collectivités locales vers l’opposition.
C’est également ce même peuple qui s’est dressé, avec courage, discipline et
fermeté, contre le projet de ticket présidentiel qui consacrait le principe
d’une élection au premier tour avec 25% des suffrages (une première dans les
démocraties) qui cachait mal votre projet de dévolution monarchique du pouvoir.
Trois défaites exemplaires qui ont fermé une page de notre histoire politique
pour en ouvrir une nouvelle, celle d’une nouvelle ambition, d’une nouvelle
gestion, d’un nouveau cap.
Vous ne pouvez pas, sorti de ces occurrences historiques, « renverser » le
président démocratiquement élu. Les raisons sont aussi simples que pertinentes.
Raison 1. L’ancrage populaire du président Macky Sall et sa légitimité
électorale sont incontestables. Trois preuves tangibles confortent une telle
affirmation. Les résultats de mars 2012 sont une preuve chiffrée (1).
L’adhésion à une politique nouvelle qui fait du vécu quotidien des Sénégalais
le cœur de ses épreuves en est une autre.
Je cite, sans être exhaustif, la maîtrise de l’inflation (autour de 1%), les
baisses de la fiscalité sur les salaires et du coût du loyer, les bourses de
sécurité familiale et la couverture maladie universelle, l’amorce d’une
véritable politique de l’emploi qui nous vaut plus de cent mille nouvelles
créations (secteurs privé et public) et le projet entreprises en difficulté,
l’appui au monde rural et la relance des bases de notre agriculture, l’amorce
d’une nouvelle approche de l’aménagement du territoire et les immenses progrès
vers la paix en Casamance... (2).
Enfin, le consensus national de toutes les forces vives nationales autour du
Plan Sénégal émergent, en sus de l’accueil engageant de la communauté des
bailleurs de fonds et du secteur privé international. Le Sénégal aborde ainsi
une séquence fort importante dans sa stratégie de décollage économique et
social. Soutenir le contraire relève d’un manque manifeste de discernement.
En somme, vous avez en face de vous la force et la puissance de la légitimité
qui sont les meilleurs parages à toutes les tentatives de déstabilisation.
Raison 2. Passée l’euphorie des premiers moments, le buzz médiatique et l’effet
de curiosité, les Sénégalais qui étaient sortis lors de votre arrivée sont
retournés à leurs préoccupations quotidiennes. Ils n’ont pas accepté votre
propos menaçant contre l’ordre démocratique. Ils n’ont pas accepté d’être les
instruments d’une démarche aventurière contre la stabilité politique et la
cohésion sociale.
C’est pourquoi là où vous avez pensé trouver le terreau pour votre stratégie de
déstabilisation, là vous avez entendu la voix de la paix, le silence des
passions et l’écho de la responsabilité ! Ils n’ont pas accepté de servir les
desseins tout à fait personnels qui vous animent et qui se résument à la
libération de votre fils qui, telle est votre intime conviction et votre
obsession fixe, doit forcément diriger ce pays.
En d’autres termes, ils ne pensent pas comme vous que ceux que le peuple
sénégalais a choisis ne méritent pas de diriger le Sénégal. Vos propres autres
compagnons ne méritent pas de diriger le Sénégal. Seul vous et/ou votre fils
méritent de diriger le Sénégal. Vous parlez en démocrate et agissez en
monarque, comme dirait l’autre. Or, le temps de la monarchie est forclos.
C’est le peuple sénégalais qui vous l’a rappelé par les trois défaites dont je
parlais tantôt. Par ailleurs, permettez cette piqûre de rappel, pour en finir
avec cette raison
2 : face aux quelques milliers de personnes animées de conviction qui ont animé
la journée historique du 23 juin et les commémorations exemplaires à la place
de l’Obélisque, vous n’aviez trouvé d’autre réponse que les mobilisations
monstres de la VDN et vous parliez alors de 3 à 4 millions de personnes. Que
s’est-il passé le 25 mars 2012 ? L’histoire se répète deux fois en général, la
première fois comme tragédie et la deuxième fois comme farce.
Raison 3. La légalité républicaine est au cœur du système démocratique. Et ce
système consacre des droits, mais aussi trace des limites lorsque l’enjeu est
de défendre le référentiel minimal qui permet au système de fonctionner : la
stabilité de l’espace public qui permet au pluralisme de s’exercer. De ce point
de vue, la fonction régalienne de l’Etat est non négociable.
Certes, il y a les droits de l’homme et personne n’ose douter du fait que le
Sénégal est une référence en la matière. Mais aussi, il y a les droits du pays
dont la primauté est incontestable. De même, il y a les droits de la vérité
assis sur le socle de la défense du bien public. La démocratie est, ainsi,
exigeante parce qu’elle est également un ensemble de règles du jeu qui
équilibrent les relations entre les acteurs en les inscrivant dans un cadre
légal et régulé.
Monsieur le président, vous ne pouvez donc pas renverser Macky Sall. En faisant
d’ailleurs allusion à un tel scénario, vous ruinez vous-mêmes la crédibilité de
votre discours. C’est un des éminents responsables de l’hebdomadaire dans
lequel est parue votre interview qui le dit et dont le propos conclut cette
fausse lettre ouverte : « Chez lui, les idées fusent et s'entrechoquent en
permanence (...). Et se traduisent trop souvent en paroles un peu rapides.
Sans doute aurait-il dû éviter de déclarer tout de go qu'il peut « renverser
Macky Sall à tout moment » en lançant la population sur le palais. Sans doute
aurait-il dû aussi épargner à nos lecteurs ses nombreux accès de fièvre
narcissique, comme lorsqu'il évoque, entre autres, son « aura », « ses
résultats » ou ces « millions de Sénégalais qui l'ont accueilli ».
Peut-être aurait-il dû enfin se garder de dénoncer l'absence de démocratie dans
son pays aujourd'hui, lui qui, hier, a si souvent essayé de s'affranchir de ses
règles les plus élémentaires lorsqu'il était président. Notamment à la fin de
son règne. Le pire, c'est qu'il n'a cure du qu'en-dira-t-on ou de la portée de
ses propos... ».
El Hadj Hamidou KASSE